Interview de TONY ESTANGUET et JEAN-PHILIPPE GATIEN

Autopsie du sport français de D. Riolo, éd. Hugo Sport.

Boulevard Haussmann, en plein cœur de Paris. Les bureaux du comité de candidature Paris 2024 sont particulièrement calmes. Bien loin de l’effervescence des semaines précédant la victoire du dossier parisien en septembre 2017 à Lima. Président du tout nouveau comité d’organisation des Jeux olympiques (COJO), Tony Estanguet est, lui, fidèle au poste. Quelques jours avant de présenter la loi olympique à l’Assemblée nationale, il a bien voulu me dégager du temps dans un agenda particulièrement serré. Tony Estanguet est aujourd’hui présenté comme l’artisan de la victoire française. Le talisman capable de gagner à bord de son canoë dans les bassins de Sydney (2000), Athènes (2004) et Londres (2012). Porte-drapeau à Pékin (2008), membre du CIO depuis 2013, vice-président de la commission des athlètes depuis 2016, il porte un regard attentif sur l’évolution du sport en France. Au moment de débuter l’entretien, il m’interrompt. « Au fait, vous avez rencontré Jean-Philippe pour votre enquête ? » Jean-Philippe, c’est Jean-Philippe Gatien. Vice-champion olympique de tennis de table en 1992 à Barcelone, champion du monde l’année suivante, il est aujourd’hui président du conseil d’administration de l’INSEP et était directeur des sports du comité de candidature. Parmi les principales missions assignées, travailler avec les fédérations nationales. Pour Tony Estanguet, c’était tout naturel qu’il participe à une discussion à trois, et à bâtons rompus. Confirmant au fil de leurs réflexions ce qu’ont souligné les entretiens qui ont formé le matériau de notre « autopsie » : la réussite de Paris 2024 passe par une réforme en profondeur du sport français. Encore faut-il en avoir l’audace.

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Tony, en quoi l’obtention des Jeux pour Paris peut-elle booster le sport français dans son ensemble ?
Tony Estanguet : C’était l’objectif initial. On a mené ce projet en se disant qu’il devait être porté par les acteurs du sport français, parce qu’ils sont les plus légitimes pour fédérer la France et améliorer la place du sport dans le pays. Tout a été pensé pour les faire réfléchir sur le thème : « Pourquoi voulons-nous les Jeux ? », « Quels sont nos objectifs ? », avec toujours ce double enjeu : le projet doit être la plus belle vitrine du sport français, mais c’est aussi un projet utile. Par projet utile, on entend la notion d’héritage pour les fédérations, la société française… Tout a été pensé pour que Paris 2024 booste la place du sport dans ce pays et pour trouver les clés pour développer la pratique du sport en France. On peut espérer atteindre cet objectif. On a déjà réussi à fédérer des gens qui n’ont pas grand-chose à voir avec le sport comme les universités, les sponsors, les partenaires sociaux. Tout le monde veut continuer à apporter des idées pour que le projet ne soit pas seulement pour les sportifs de haut niveau, mais pour l’ensemble de la France.

Avez-vous senti les acteurs réceptifs sur la nécessité de réforme du sport français ?
Jean-Philippe Gatien : Je pense qu’il y a une prise de conscience sur le fait que ce modèle a vécu. J’ai participé à plusieurs groupes de réflexion. On retrouvait un peu les mêmes acteurs autour de la table. Ce sont les mêmes sujets de discussion qui revenaient. Tout le monde était conscient qu’il fallait changer les choses et que notre modèle avait vieilli. Mais il n’y avait pas encore le prétexte qui pouvait faire avancer les choses. Là, il y a la prise de conscience que nous sommes à un virage qu’il ne faut pas rater. Il y a une méthode qui se met en place pour réformer la gouvernance du sport et du sport du haut niveau. Oui, les Jeux vont changer les choses. La victoire à Lima va peut-être libérer les énergies. Le prétexte est désormais là.

Vous sentez-vous investis d’une mission dans la réussite du sport français ?
JFG : C’est collectif. Cinquante-cinq personnes ont bossé sur la candidature, mais nous avons réussi à fédérer l’ensemble des acteurs, comme le disait Tony. On se sent tous investis dans cette mission d’évolution du sport.
TE : C’est maintenant ou jamais. Et ce n’est pas si simple. Il faut du courage « politique ». Que ce soit au sein des fédérations ou des athlètes. Il faut qu’on accepte de changer la manière de travailler. Il faut qu’il y ait des actes posés si on veut réformer le sport français. Il y a l’envie mais, derrière, il faut assumer une prise de responsabilités. On reste à notre place aussi. Notre rôle est d’organiser les Jeux. On a envie d’accompagner ce changement mais ce n’est pas simple. Ça nécessite de se couper de modèles qui ont bien marché, que ce soit le hand, l’athlétisme ou le judo… Le président de fédération a peut-être peur de la feuille blanche s’il abandonne son modèle.

Tony, vous parlez du judo, mais Riner par exemple n’est-il pas l’arbre qui cache la forêt ?
Je pense en effet qu’on peut faire mieux. Paris 2024 est LE bon prétexte. 2024, c’est demain. Si les actes forts ne sont pas posés en 2018, ça va être très compliqué d’être performant en 2024. J’ai quand même l’impression qu’il y a cette envie collective.

On voit que, depuis la victoire de votre dossier, beaucoup d’acteurs comme la Mairie, le Conseil général, l’État, le mouvement sportif notamment tentent de « récupérer » cette victoire. C’est mal parti, non ?
TE : C’est un régal (sourire). On s’éclate. C’est aussi ce qui fait la magie de Paris et de la France. Il y a beaucoup de chefs. Tous ces chefs travaillent ensemble. Parfois, ça gratte un peu, mais quand on est capable de tous les mettre autour de la table au service d’une cause, ça envoie. Il n’y a pas grand monde qui peut alors rivaliser. Les Français sont aussi capables de rivaliser sur ces enjeux-là. Après, je suis d’accord qu’il faut simplifier les choses, et notamment sur le haut niveau avec un pilotage un peu plus simple. Aujourd’hui, il y a beaucoup d’entités d’impliquées. Ça serait plus simple de mutualiser et de responsabiliser les acteurs. Car c’est souvent une question de responsabilités. Qui engage sa responsabilité en cas d’échec ? Ce n’est pas bon quand tout le monde est responsable. Il faut qu’il y en ait un qui fasse bosser tout le monde.
JFG : C’est un peu ce qui ressortait de nos réunions. Qui pilote vraiment le haut niveau en France ? C’est extrêmement diffus. Il y a le ministère, il y a l’INSEP, le mouvement olympique… Il doit y avoir une ambition politique. Cette élaboration d’une stratégie doit être confiée à des experts qui rendent des comptes. Il y a de l’argent dans le sport de haut niveau. Mais on doit avancer sur la manière de rendre des comptes. Ça n’est pas le cas aujourd’hui. On manque d’efficacité parce que les responsabilités de chacun ne sont pas clairement définies. C’est un véritable enjeu. Les réflexions sont en train d’être menées. Il y a un consensus pour voir émerger une politique du haut niveau qui doit être traitée à part.

Au niveau organisationnel, le défi est également immense…
TE : On doit surprendre. Car même si on a l’habitude d’organiser les événements, ça fait cent ans qu’on n’a pas organisé les Jeux. Dès maintenant, on doit se rendre unique, exemplaire et utile. Tout ce qui est dans le dossier doit être exceptionnel. Le judo à Bercy, par exemple, ne doit pas être comme le Grand Slam. Il faut qu’on se démarque. Ça va être notre job.

Le chiffre de 80 médailles a été avancé par Laura Flessel. Des bons Jeux passent-ils par une réussite des Français ?
TE : C’est terrible parce qu’on n’est pas impliqué là-dessus. La réussite des Jeux de Paris passe par des Français sur les podiums et un record de médailles. L’engouement populaire passe par là. Et puis c’est la dynamique que nous voulons lancer et laisser en héritage. C’est pour ça qu’on espère des décisions fortes et rapides.
JFG : On a réuni les présidents de fédérations et on leur a demandé ce que seraient des Jeux réussis. L’aspect « réussite sportive » est souvent revenu.

L’exemple anglais est-il celui à suivre ?
TE : C’est une vraie réussite. Il faut le reconnaître. Il faut s’en inspirer. Il ne faut pas vouloir tout réinventer. On est sur des modèles assez comparables.
JFG : Ils ont réussi Londres en 2012, mais ils ont surtout réussi à améliorer leurs résultats à Rio et surtout augmenter le nombre de sports où ils ont eu des médailles. Au départ, ils ont été critiqués parce qu’ils ont fait des choix dans les disciplines porteuses de médailles. C’était une approche pragmatique qui avait un objectif : faire partie des trois meilleures nations olympiques. On doit en effet s’en inspirer. Nous sommes encore dans des schémas traditionnels basés sur la culture, la tradition. Le haut niveau, c’est prendre des décisions fortes. Ce qu’ils ont fait.

La notion d’héritage a constamment été mise en avant lors de votre campagne. En quoi est-elle importante ?
TE : On est sur une nouvelle génération de Jeux olympiques et paralympiques. Il nous faut aussi réinventer la manière de gérer les Jeux. Ça tombe bien car le CIO est sur ce registre-là. L’héritage est au cœur des enjeux pour le CIO. Il faut montrer que les Jeux ne servent plus à construire des stades. Ils servent à changer la donne dans le pays, à repositionner le sport, à laisser un héritage immatériel aux populations.

Et l’héritage matériel ?
TE : Je ne pense pas que ce soit le message prioritaire. Je pense que c’est plutôt de lancer une dynamique grâce aux Jeux. Comment lance-t-on des programmes ? Comment faire travailler les acteurs ensemble ? Ce n’est pas l’enjeu du CIO. Il n’a pas la responsabilité de dire si oui ou non il faut construire des piscines à Paris.

En vous basant sur vos cas personnels, l’encadrement fédéral est-il adapté au très haut niveau ?
TE : J’ai eu des besoins complètement différents dans mon propre parcours. J’ai eu la chance d’être encadré par des gens qui ont été capables d’entendre ce dont j’avais besoin. Je pense que le haut niveau est une individualisation du sport dans l’approche. Dans la même discipline, deux athlètes ne se préparent pas de la même manière. On n’a pas besoin des mêmes choses pour réussir. Or, pendant longtemps, c’était facile pour l’entraîneur de dire : « Si tu fais ça, tu gagneras ». J’y crois de moins en moins. Et puis j’ai évolué. En début de carrière, j’ai eu besoin de me confronter et de m’inspirer des autres pour prendre de l’énergie auprès des cadors de l’équipe de France. En fin de carrière, j’avais au contraire besoin de me protéger, d’avoir ma voie. J’avais d’autres contraintes comme ma vie de famille. J’avais besoin d’être dans d’autres conditions. Si je gagne ces trois titres olympiques, c’est aussi parce que je n’ai jamais la même approche pour appréhender l’objectif.
JFG : Je suis totalement d’accord. Je suis un pur produit fédéral puisque j’ai intégré l’INSEP à 15 ans et que j’y suis encore, en tant que président du conseil d’administration. À un moment donné, j’ai gagné. J’ai développé un système de jeu très particulier. Automatiquement, pour les entraîneurs, il fallait jouer comme Gatien. Sauf que c’était un système particulier adapté à ma morphologie et mes capacités. Cette reproduction a finalement été un échec. Les fédérations doivent comprendre que derrière un athlète se trouve un individu. Il y a eu de la perte de temps pour certains joueurs qui ne s’y retrouvaient pas. Aujourd’hui, des athlètes, parce qu’ils le sentent ainsi, décident de sortir de la structure fédérale classique. La vraie intelligence d’une fédération est de mettre en place des moyens pour aider cet individu à performer.

On en revient à cette notion de courage dans la réforme…
JFG : C’est faire des choix. C’est ça le haut niveau.
TE : Et c’est dur. Je pense que tout le monde ne peut pas le faire. Le pire, c’est quand tout le monde donne un avis.