Interview de DIDIER QUILLOT

Autopsie du sport français de D. Riolo, éd. Hugo Sport.

Entretien : Didier Quillot, directeur général de la Ligue de football professionnel « J’ai trouvé un football français convalescent »
Entretien réalisé le jeudi 21 décembre au siège de la LFP

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Dans quel état avez-vous trouvé le football français de clubs lors de votre nomination comme directeur général de la LFP en mars 2016 ?
J’ai trouvé un football français convalescent. Je suis arrivé à l’issue de la modification de la gouvernance avec Frédéric Thiriez qui prenait un rôle de président non exécutif. Les mandants du football professionnel de l’époque ont souhaité nommer un directeur général exécutif qui vienne de l’entreprise et de l’industrie. Le premier constat était celui d’une gouvernance convalescente et en bout de course. Le deuxième point concerne le sportif : en mars 2016, le PSG domine largement la Ligue 1, et les performances européennes de nos clubs sont moyennes. Le spectacle est moins « spectaculaire », justement, qu’on le voudrait. Les courbes des clubs se redressaient mais pas complètement. Beaucoup de très bonnes choses ont été accomplies – la DNCG et la sécurité dans les stades, l’encadrement des supporters – mais d’autres, comme disent les Anglais, étaient du « work in progress » (en chantier). Les relations avec la FFF n’étaient pas très bonnes. Nous étions en train de lancer le chantier de professionnalisation de l’arbitrage.

L’un de vos objectifs est de faire revenir les clubs français (structurellement en déficit) « à l’équilibre d’exploitation en 2020 ». Où en est-on de cet objectif ?
Nous ne sommes pas encore à l’équilibre d’exploitation. Nous publierons les comptes 2016-2017 au premier trimestre 2018. Les comptes 2015-2016, publiés début 2017, montrent que le résultat net est positif. C’est une première depuis cinq ans. C’est une bonne nouvelle qu’il faut cependant relativiser parce que ce résultat s’explique essentiellement par les plus-values sur les cessions de joueurs. On se rend compte que le trading des joueurs fait maintenant partie du modèle économique du football professionnel français. Cela est lié au fait que nous avons d’excellents centres de formation. Nous sommes les meilleurs en Europe et peut-être dans le monde pour détecter les talents, les former et en faire de grands footballeurs. La Ligue 1, de ce point de vue-là, est formidable car elle permet de faire jouer très rapidement des jeunes très talentueux. Malheureusement, on ne sait pas les garder car notre modèle économique n’est pas assez puissant comparé à celui des Anglais, des Espagnols ou des Allemands. On se fait donc prendre nos meilleurs joueurs (Martial, Pogba, Dembélé…). C’est à la fois une bonne chose du point de vue de l’équilibre économique des clubs car cela permet d’équilibrer leurs comptes, et une mauvaise chose du point de vue de la pérennité du spectacle. Car sans nos meilleurs joueurs, la qualité du spectacle s’en ressent et les audiences TV et les affluences vont baisser. Notre objectif est de mettre en place un plan d’action qui permette de revenir à un équilibre d’exploitation qui ne dépende pas du trading. Cela passe donc par une hausse du chiffre d’affaires et une diminution des charges. Cela veut dire augmenter les revenus des droits TV, les revenus de sponsoring (en faisant venir davantage d’entreprises du CAC 40), les revenus de billetterie (en augmentant le taux de remplissage des stades avec la mise en place du e-management, du marketing, du ticketing) et les revenus du digital… Cette poche du digital n’a d’ailleurs pas encore été assez travaillée. Nous pouvons également parvenir à diminuer les charges avec, par exemple, la mise en œuvre du Droit à l’Image Collectif des joueurs pour lequel nous sommes toujours en attente du décret d’application de la loi votée en 2017.

Vous évoquez le trading des footballeurs. Les clubs français ne forment-ils plus que pour vendre leurs meilleurs joueurs ?
Non, les clubs ne forment pas que pour vendre. Mais il est vrai que le trading des joueurs fait partie du modèle économique et il permet parfois à certains clubs d’équilibrer leur budget. Pour certains clubs, comme Monaco, il s’agit du cœur du modèle. Pour d’autres, comme à Lyon, il s’agit de faire jouer ces jeunes formés au club et les laisser ensuite partir. La réponse à cette question dépend des clubs mais aussi du contexte, des circonstances, des résultats du moment. Si une année, vous avez prévu d’être dans la première partie de tableau et que vous finissez dans la seconde partie, vous avez moins de recettes de droits TV et de billetterie et vous êtes obligés, à l’issue de la saison, de vendre des joueurs. Mais nous ne sommes pas sur un modèle de type Porto d’il y a quelques années.

Les économistes que nous avons rencontrés pointent un problème général de gouvernance de la part des présidents de clubs et une mauvaise gestion économique. Quel est votre avis sur cette question ?
Je ne suis pas du tout d’accord avec cela. Au final, les comptes des clubs sont équilibrés. Il y a très peu d’accidents industriels ou de faillites de clubs. Ces dernières saisons, nous avons eu Bastia et Évian. On ne peut pas dire que les clubs sont mal gérés. Au contraire, les clubs sont très peu endettés. Ils ont de belles infrastructures même si la plupart ne sont pas propriétaires de leur enceinte. Les propriétaires de clubs en France sont souvent des entrepreneurs, que ce soit de grands groupes comme M6 à Bordeaux, Pinault à Rennes ou des entrepreneurs comme Jean-Michel Aulas à Lyon, Olivier Sadran à Toulouse ou Saïd Chabane à Angers. Je ne vois aucun club où les propriétaires ne sont pas des entrepreneurs.

La solution passe-t-elle par l’arrivée, comme c’est déjà le cas depuis plusieurs années (Russes à Monaco, Qataris à Paris, Américains à Marseille, Chinois à Nice ou Lyon…), d’investisseurs étrangers ?
Nous voulons créer les conditions pour que le football soit une industrie rentable et qui attire des investisseurs, français ou étrangers. On aimerait qu’il y ait plus d’investisseurs français. Mais ce qui nous importe, c’est que ces investisseurs viennent avec des projets, des structures de financement et une expertise. Franck McCourt avait une franchise de base-ball. C’est tout de même mieux quand les investisseurs connaissent l’industrie du sport. On peut aujourd’hui se réjouir d’avoir des investisseurs chinois à Nice, Lyon ou Auxerre, des investisseurs russes à Monaco, des investisseurs du Moyen-Orient à Paris et un investisseur américain à Marseille. Nous allons faire, à la Ligue, un effort particulier pour assurer la promotion du football français en Amérique du Nord. On se rend compte qu’il y a de nombreux propriétaires de franchises américaines qui ont investi en Grande-Bretagne. En France, il y a encore des clubs qui souhaitent accueillir des investisseurs. Notre rôle est de faire la promotion du football français auprès de ces investisseurs nord-américains qui ont une vraie expertise dans la gestion de clubs de sport. Cela fait partie des projets pour 2018. Il y a de plus en plus de chefs d’entreprise qui se passionnent pour le football. Ils sont passionnés en tant que fans, mais leur passion ne va pas encore jusqu’à devenir investisseurs. Notre objectif est de démontrer que le football est une industrie « normale » dans laquelle on peut investir et rentabiliser son investissement, dans laquelle il y a des règles fixées, que ce soit en matière d’organisation des compétitions ou de contrôle de gestion des budgets. C’est un investissement tout à fait classique dans laquelle il y a des perspectives de profitabilité.

La difficulté n’est-elle pas justement de réussir à faire oublier cette image d’investissement à perte dans les clubs français ?
En Espagne et en Italie, les clubs perdent beaucoup d’argent. Il y a aussi une dimension structurelle dans le problème de la France. Nous avons des structures de revenus moins performantes que les grandes nations européennes. Nos droits TV sont moins élevés, nos stades sont moins remplis qu’en Angleterre ou en Allemagne et nos recettes de sponsoring sont moins élevées qu’en Allemagne. Nous voyons donc bien où sont les leviers. Il faut s’inspirer de ces « benchmarks ». En matière de charges, nous avons également une sous-compétitivité au niveau des charges fiscales par rapport aux autres grands championnats européens. Il faudra plusieurs années pour créer ce cercle vertueux. Les Anglais ont mis douze ans à y parvenir.

Les clubs français doivent-ils être propriétaires ou tout du moins actionnaires de leur enceinte sportive ?
Chaque cas doit être envisagé en fonction des particularismes locaux. Tous les clubs n’ont pas la capacité économique et actionnariale de devenir propriétaires de leur stade comme Lyon. C’est une évidence. Mais je pense que les clubs doivent chercher à devenir exploitants de leur stade sous forme de bail emphytéotique ou de contrat d’exploitation pour pouvoir contrôler les recettes, la programmation du stade, l’utilisation des ressources humaines.

Le naming est-il une réelle piste de développement économique ? Les dirigeants de clubs sont souvent déçus des sommes liées au naming des stades…
C’est vrai que le naming des stades est décevant en termes de chiffres sans que l’on sache d’ailleurs bien l’expliquer. Il semble que cette habitude de « namer » les stades ne soit pas encore passée dans la culture française, sportive et populaire, si l’on compare à l’Allemagne par exemple. Il y a aussi beaucoup de résistances. À Lille, la municipalité s’est opposée au naming du stade et a préféré le nommer stade Pierre-Mauroy. Il y a tout de même quelques stades « namés » en Ligue 1. La mairie, le club, les supporters et Orange ont réussi à trouver un accord pour le Stade Vélodrome, l’un des emblèmes de la ville de Marseille et du football français. Ce n’est tout de même pas l’endroit le plus simple pour réaliser le consensus. C’est un très bon signe.

Quelles mesures incitatives la LFP peut-elle mettre en place pour améliorer l’économie du football français de clubs ?
Au risque de me répéter, notre rôle est de tout faire pour mieux valoriser notre produit. Notre produit, ce sont des stades pleins, des pelouses en parfait état, un très bon arbitrage, du spectacle avec des buts, des comportements de joueurs, de dirigeants et de supporters irréprochables. L’image du produit, ce n’est pas seulement ce qu’en dit l’opinion publique mais l’image au sens premier du terme. Je parle là de ce que l’on voit à l’écran. Notre rôle est donc de créer les conditions pour améliorer le produit et son image, la façon dont il est réalisé et filmé. Si on réussit cette mission, nous pourrons mieux valoriser nos droits TV, mieux remplir nos stades, faire venir davantage de sponsors. Je prends l’exemple de la Loi Evin qui pourrait être revue et amendée pour permettre la vente d’alcools légers dans les stades. Nous travaillons à la Ligue sur toutes les pistes possibles et notamment le digital. L’idée est de créer une base de données de fans de foot en France et de proposer aux clubs de l’agréger et de la consolider pour construire une base de plusieurs millions de fans. À partir de là, nous pourrons créer des contenus, les distribuer, proposer des opérations de e-commerce à des partenaires, mutualiser la billetterie… Nous avons des initiatives à prendre en termes de mutualisation et de modération des charges. Il y a aussi un travail important à mener sur la formation. Je pense par exemple au premier contrat pro. Il nous faut trouver les conditions entre les propriétaires de clubs et le syndicat des joueurs pour augmenter la durée du premier contrat pro, protéger notre formation et moins se faire piller nos jeunes joueurs.

Peut-on envisager à terme un système de ligue fermée pour la Ligue 1 (à l’américaine) ? La réintroduction des barrages semble aller dans le sens d’une plus grande protection des clubs de l’élite…
Les barrages créent du suspense additionnel en fin de saison avec un côté spectaculaire. Le cinquième de Ligue 2 participera aux play-offs. Historiquement, jusqu’à la dernière journée de championnat, les dix premiers peuvent être cinquièmes. Cela veut dire que, jusqu’à la fin, les dix premiers du championnat pourront espérer monter en Ligue 1. Il y aura de l’intérêt jusqu’au bout. Les diffuseurs apprécient également. Il n’est en revanche pas question de faire une ligue fermée. Le football, c’est l’incertitude. C’est la beauté de ce sport. Il faut que tout le monde puisse rêver d’accéder un jour en Ligue 1 à condition d’avoir les infrastructures suffisantes. C’est le principe de la licence club qui permet de définir précisément ce qu’un club doit remplir comme conditions d’infrastructures, de stade et d’organisation pour accéder au statut professionnel.

L’augmentation des droits TV internationaux est-elle une piste de développement trop longtemps négligée ?
Sur les droits TV, nous sommes clairement très en retard par rapport à nos concurrents européens. Notre distributeur exclusif pour ces droits internationaux est beIN Sports. Notre contrat concerne le cycle 2018-2021. Nous sommes en train de revoir avec beIN Sports et les équipes de la Ligue les zones géographiques : l’Afrique sub-saharienne, l’Afrique du Nord, le Brésil, l’Amérique du Nord, etc. Nous découpons le monde par zone géographique et nous lançons des appels d’offre. Nos droits internationaux doivent augmenter. Le football français est devenu spectaculaire. Nous avons l’un des trois meilleurs joueurs du monde dans notre championnat. Le PSG est une locomotive. Nos droits doivent donc augmenter et nous devons donc faire beaucoup mieux, dès la saison prochaine, en matière de valorisation de nos droits à l’international. Il faut au moins doubler la saison prochaine.

Faut-il revoir le système de répartition des droits TV pour les clubs français et en faire davantage privilégier les locomotives du football français ? En gros, en finir avec un système qui se veut égalitaire ?
Le système de répartition n’est pas un système égalitaire. 50 % de cette répartition est égalitaire, 25 % est liée au classement et 25 % est liée à la notoriété. À l’automne 2016, il y a eu une petite crise au sein du football professionnel dont l’origine était justement la répartition des droits TV. Nous avons trouvé un équilibre à cette occasion. Il s’agit d’un équilibre entre une part égalitaire et une part liée aux résultats sportifs et à la notoriété qui concerne plutôt les grands clubs français.

Faut-il revoir la fiscalité des clubs français, un sujet sensible pour l’opinion ?
Nous souffrons d’un déficit structurel de compétitivité en particulier sur la fiscalité par rapport aux Allemands, aux Italiens ou aux Anglais. Le sujet de la fiscalité est toujours un sujet sensible pour l’opinion. Je salue néanmoins les initiatives prises par Emmanuel Macron en matière de fiscalité des particuliers et des entreprises dans la loi de finances 2018. Cela va vraiment dans le bon sens. Peut-être faudrait-il aussi penser aux clubs professionnels qui sont des porte-drapeaux de la marque France et des outils de rayonnement de la France en Europe. Cela fait partie des travaux que l’on doit mener avec les pouvoirs publics. Mais cette question n’a pas encore été explicitement posée. C’est toujours un sujet sensible. Nous sortons d’un débat parlementaire où un député a fait une proposition de loi pour taxer les transferts. Il y a, dans l’image collective de notre sport, un rapport à l’argent qui n’est, c’est le moins que l’on puisse dire, pas aussi libéral que les Anglais. Mais le Président et le gouvernement font preuve de courage en matière de fiscalité. Cela doit nous donner l’opportunité de réfléchir à la fiscalité des clubs.

L’arrivée de Neymar est-elle une bonne chose pour le football français ? Ou bien va-t-elle contribuer à créer de nouvelles et importantes disparités ?
Sur Neymar, je pense qu’il faut avoir deux lectures. La première est que Neymar est une star, et le football français a besoin de stars. Neymar, c’est une marque au sens marketing et économique du terme. Il est lui aussi une locomotive. J’étais en Bretagne pour voir Rennes–PSG. C’est très impressionnant de voir, dans un stade de province, l’effet que Neymar produit sur les spectateurs. Il déclenche l’admiration, c’est indiscutable. La seconde lecture concerne le PSG qui est contrôlé par l’UEFA avec le fair-play financier. Personnellement, je n’ai pas de doutes et d’inquiétudes sur l’issue de ces contrôles. Sur l’intérêt sportif qui pourrait être moindre avec une domination du PSG, regardez les autres championnats européens. Le Bayern Munich est largement en tête en Allemagne, Manchester City écrase le championnat anglais, le Barça est loin devant en Espagne. C’est évidemment mieux si le championnat de France est serré, comme il l’a été l’année dernière. Mais c’est très bien également si le PSG va très loin en Ligue des Champions. Nous avons tout de même trois grosses écuries derrière le PSG avec Monaco, Lyon et Marseille. Et tous les ans, il y a une révélation, Nantes cette saison, Nice la saison dernière. L’arrivée de Neymar ne fait pas perdre l’attractivité de notre championnat. Et les effets positifs de son arrivée sont supérieurs aux effets négatifs d’une éventuelle diminution du suspense.

Quel est le modèle le plus vertueux en Europe selon vous ? Allemagne ? Angleterre ?
Il faut s’inspirer des Anglais en matière de marketing, d’« entertainment » du football et en matière de droits TV. Il faut s’inspirer des Allemands en termes de remplissage des stades, de relations avec les entreprises. Et il faut s’inspirer des Espagnols dans le digital. Ce sont eux qui sont le plus en avance en matière de communautés de fans sur les réseaux sociaux et en termes de spectacle. La Liga a également fait un travail formidable en matière de développement à l’international de la marque Liga et de valorisation de ses droits. Pour moi, l’Italie n’est pas un modèle.

Lorsque vous rencontrez vos homologues européens, nous envient-ils quelque chose au niveau de la Ligue 1 ?
Nous avons au sein de l’EPFL (European Professional Football League), dont je suis membre du Board, une réunion tous les mois. Ils sont impressionnés par la qualité de nos stades, de nos infrastructures et par la qualité de nos centres de formation. Les Allemands espionnent d’ailleurs régulièrement les centres de formation français pour s’en inspirer.