ESCRIME
LENDEMAINS DE CRISE

Autopsie du sport français de D. Riolo, éd. Hugo Sport.

« C’est un résultat très décevant. » La formule était loin d’être un euphémisme pour qualifier la prestation des escrimeurs français au sortir des Jeux Olympiques de Londres en 2012. Et son auteur savait de quoi il parlait, puisqu’il s’agissait de Frédéric Pietruszka, alors président de la fédération. Auteurs d’un zéro pointé, une première depuis les Jeux de Rome en 1960, les Français venaient de réaliser la pire performance de leur histoire dans cette discipline traditionnellement chevillée à l’excellence française. Un coup de tonnerre qui coûtera d’ailleurs au président Pietruszka sa place à la fédération après deux olympiades à sa tête. Depuis, un peu d’eau a coulé sous les pistes. Isabelle Spennato-Lamour a pris les commandes de la FFE et les résultats sont redevenus « conformes » lors des J.O. de Rio : 3 médailles dont une en or, quatrième nation sur le tournoi. La France est pourtant restée à plusieurs longueurs de la Russie, qui s’est adjugée 7 médailles dont 4 titres. Aux derniers Mondiaux de juillet 2017, à Leipzig, les Bleus ont empoché 6 médailles, pour une décevante sixième place finale puisque seule l’épée par équipe masculine s’est parée d’or. Discipline olympique phare pendant de longues années, l’escrime reste le sport qui a le plus rapporté de médailles à la France de toute l’histoire des J.O. : 118 dont 42 d’or, devant le cyclisme (91 dont 41 d’or) et l’athlétisme (68 dont 14 d’or).

Grandeur et décadence de l’escrime française
Des chiffres flatteurs, certes, mais en trompe-l’œil, car largement dus au poids des bons résultats passés. Il ne faut pas se voiler la face, l’escrime est tout sauf un sport populaire, malgré son ancrage historique en France – ou à cause, c’est selon. Ses effectifs oscillent entre 43 000 et 65 000 têtes sur les vingt dernières années, montrant à la fois une forme de stabilité, mais aussi une incapacité à évoluer et à se développer : en 2015-2016, le compteur s’arrête d’ailleurs un peu en dessous de la barre des 54 000 licenciés, répartis dans près de 800 clubs à travers la France. Certes, en comparaison, l’Italie, première nation olympique en termes de médailles (49 d’or) ne s’appuie que sur 22 000 licenciés environ, affiliés dans 350 clubs. Mais la FFE n’entre même pas dans le cénacle des vingt fédérations françaises les mieux pourvues en nombre de licenciés.
Et rien ne permet d’espérer des lendemains meilleurs, comme le regrette mon collègue Rodolphe Massé, directeur adjoint de la rédaction de RMC Sport, spécialiste de l’escrime : « Je ne vois pas ce qui pourrait faire évoluer la FFE aujourd’hui en termes de licenciés ou même sur le plan médiatique. C’est un milieu assez peu changeant, plutôt consanguin. L’escrime française est revenue à peu près à sa place mais rien ne garantit qu’elle y restera. » En effet, à l’instar d’autres « petites » fédérations chahutées par un contexte économique général fragile, les bretteurs français ont traversé ces dernières années beaucoup de remous, entre lutte de clans, soucis financiers et résultats en berne.

L’histoire de ce sport est pourtant intimement liée à celle de notre pays. C’est un Français, le baron Pierre de Coubertin, qui rédigea les règlements olympiques d’origine. Et c’est un autre Français, René Lacroix, qui fut à l’initiative de la création de la fédération internationale, en 1913. Et voilà comment les fameux commandements « En garde ! Prêts ? Allez ! » sont aujourd’hui encore énoncés en français dans toutes les compétitions du monde. Rien de plus logique, donc, que de voir nos escrimeurs au sommet des palmarès. Jugez plutôt : Philippe Cattiau (médaillé de 1920 à 1936) et Roger Ducret (sur la période 1908-1928) détiennent le record du nombre de médailles aux Jeux Olympiques (8). Viennent ensuite Lucien Gaudin (de 1920 à 1928) et Christian d’Oriola (de 1950), sacré « escrimeur du XXe siècle » par la FIE, avec chacun 6 médailles dont 4 en or, ce qu’aucun autre sportif français n’est parvenu à accomplir depuis. Chez les femmes, le record est détenu par Laura Flessel, avec 5 médailles olympiques de 1996 à 2004. Non contente d’être une fabrique de champions, la France a continué parallèlement de jouer son rôle de véritable institution de ce sport en permettant à ses escrimeurs de prolonger leur action au-delà des pistes de tir, tels Jean-François Lamour et Laura Flessel nommés ministres des Sports.

Mais les J.O. de 2008, à Pékin, qui virent la France dominer le tableau des médailles avec 4 récompenses, dont 2 en or, auront été le chant du cygne de nos escrimeurs. Quatre ans plus tard, les Jeux de Londres, ultime grande compétition internationale de Laura Flessel ou encore de Léonore Perrus, démontreront qu’aucune nation n’est à l’abri d’un raté, et même d’un fiasco, si elle ne travaille pas suffisamment pour atteindre l’excellence et s’y maintenir, quel que soit son palmarès dans la discipline et ses liens historiques avec elle. Au pays des Trois Mousquetaires et des duels à mort, l’escrime a perdu de son aura alors même que le français reste la langue officielle des commandements et que des générations de champions tels que Philippe Riboud, Philippe Omnès, Brice Guyart, Philippe Boisse, Éric Srecki et autres Pascale Trinquet, en plus des légendes de ce sport déjà évoquées, semblent toiser chaque nouveau talent.

Isabelle Spennato-Lamour me reçoit dans son bureau, dans les étages d’une grande tour, à Bagnolet, juste à côté du métro Gallieni. Aux murs, quelques photos historiques, tandis que sur les étagères et les meubles s’empilent trophées, médailles et dossiers. Et dans l’air, on le sent, une vraie passion pour cette discipline. En compagnie de la DTN, Laurence Modaine, l’élue, ancienne fleurettiste avenante et sans chichis, revient sur les dernières années et notamment la crise sportive de 2012 : « On a des carrières longues en escrime. On a des athlètes qui étaient présents avant et après Londres et qui ont réussi des performances par ailleurs, en Coupe du monde ou aux championnats du monde et d’Europe. Ils se sont qualifiés pour plusieurs J.O. Eh bien, ils n’ont pas été bons à Londres parce que les conditions n’étaient pas réunies. »

Des concurrents plus nombreux et mieux armés
Champion du monde en individuel et par équipe, champion d’Europe en individuel mais aussi champion olympique par équipe à l’épée, Hugues Obry, l’un des épéistes les plus flamboyants des vingt dernières années, résume parfaitement le passage à vide de l’escrime française lors de ces J.O. Entraîneur des épéistes français de 2012 à 2016 après quatre années en tant qu’adjoint, il préside désormais aux destinées de l’équipe nationale chinoise. Il détaille : « On s’est vus plus beaux qu’on ne l’était. Quand tu domines, tu as l’impression que tu vas gagner et que, quoi qu’il se passe, ça ira, ça se passera forcément bien. Mais à un moment donné, il ne faut pas oublier que les autres progressent. Et si tu ne cherches pas à progresser toi aussi, tu stagnes. Donc tes résultats se détériorent. On a oublié une chose essentielle : travailler. Avant, l’escrime, c’était franchement européen. Quand l’Asie s’y est mise, c’est devenu plus dur pour nous. Et maintenant il y a des petites nations qui émergent. » Une nouvelle concurrence qu’ont peut-être sous-estimée les pontes de la fédération française et qui bouscule aujourd’hui un ordre trop longtemps établi.

Rodolphe Massé a suivi un nombre incalculable de compétitions pendant une dizaine d’années. Entre deux réunions, il me briefe : « Pour l’escrime, il faut “oublier” les résultats jusqu’aux années quatre-vingt environ. Car tu n’avais qu’une poignée de grosses nations qui performaient : la France, l’Italie, la Russie, la Hongrie et la Roumanie, plus quelques autres par-ci par-là. Depuis, l’escrime s’est internationalisée. Il y a de plus en plus de pays qui la pratiquent. Ce qui fait que, logiquement, la proportion de médailles baisse, bien que certaines épreuves soient devenues olympiques alors qu’elles ne l’étaient pas, comme l’épée féminine. On conserve notre place dans le top 5, on se maintient, mais il y a moins de titres. On a quelques armes fortes comme l’épée masculine où on possède une grosse tradition et un gros réservoir, mais tout est fragile. » Figure incontournable de l’équipe de France au fleuret, Astrid Guyart est dans le circuit depuis plus de dix ans. Plusieurs fois championne de France, victorieuse de plusieurs titres en Coupe du monde, de médailles aux championnats du monde mais aussi aux Europe, elle n’est jamais parvenue à monter sur un podium olympique pour parfaire sa collection. Ingénieure aérospatiale chez Airbus et auteure de livres pour les enfants, elle réunit tous les critères propres à l’expression « un corps bien fait sur une tête bien faite ». Au milieu de son marathon quotidien partagé entre entraînement et travail, elle poursuit la réflexion générale : « La concurrence est de plus en plus rude, le niveau se densifie et les nouvelles nations produisent vraiment des tireurs de qualité. On arrive à se maintenir car c’est aussi un sport tactique et technique et que l’on possède une vraie tradition. Mais on peut se trouver derrière des nations comme l’Italie et la Russie qui ont des super modèles en termes de travail puisque les athlètes ne font que ça. Nous, faute de ressources, on est dans le double projet complet. Par exemple, je travaille comme ingénieure chez Airbus et je m’entraîne en parallèle. C’est très difficile, je sens que je suis toujours fatiguée et les autres top athlètes n’en reviennent pas qu’on puisse avoir ce rythme de vie. » Aujourd’hui, on ne vit clairement pas de l’escrime en France, même au plus haut niveau. Le choix du double projet est tout à l’honneur de ceux qui entendent associer réussite professionnelle et sportive. Mais Astrid Guyart sait que se construire un futur, c’est prendre le risque d’en pâtir sur les pistes. Un problème que n’ont pas toujours les concurrents des escrimeurs français ; il suffit de se pencher par exemple sur le cas de la fleurettiste italienne Valentina Vezzali. La seule escrimeuse à avoir enchaîné trois titres olympiques individuels consécutifs (de 2000 à 2008) n’a pas eu à se soucier de son double projet : membre de la section sport de la police italienne depuis 1999, elle était libre d’organiser son programme d’entraînement à sa guise. Élue députée en 2013, elle siège aujourd’hui au Parlement italien…
Loin d’être soutenus financièrement comme ils pourraient aspirer à l’être, les escrimeurs français semblent au contraire souffrir de l’image véhiculée par leur discipline : celle d’un sport traditionnel, ancré dans une culture et des milieux plutôt aisés ; bref, un sport d’élite. « L’escrime, dans certains pays, c’est un véritable ascenseur social. Et ça peut changer la vie, constate Hugues Obry. Chez nous, à la rigueur, ça te la rend un petit peu meilleure, mais ça ne va pas la changer comme quand tu viens de pays moins favorisés. Il peut y avoir une différence de niaque qui va se ressentir pendant la compétition. »

Les Mondiaux de 2010, symbole d’une gouvernance désastreuse
« Le bilan sportif des Mondiaux de 2010 est honorable, puisque la France a terminé deuxième nation avec 5 médailles dont 2 titres. Mais ils n’ont rien apporté à l’escrime française. » En quelques mots, Rodolphe Massé, de RMC Sport, plante le décor. Et enchaîne : « Ça a tourné au gouffre financier. Tout simplement parce que l’événement se déroulait au Grand Palais, au mois de novembre, et qu’il fallait chauffer cet endroit qui est inchauffable. » On parle d’au moins 450 000 € dépensés sur ce poste, soit près d’un dixième du budget total d’un événement soutenu par l’État et les collectivités publiques à hauteur de près de 1,5 M€, faute d’un financement privé suffisant. Le diable se cache dans les détails. Et celui-là en est un sacré, qui vient s’ajouter au chapelet d’autres qui s’accumulent depuis des années dans la case déficit de la présidence de Frédéric Pietruszka. Et tous s’entremêlent pour arriver à la bérézina de Londres en 2012. Car ce qui se joue dans ce type d’impréparation et d’amateurisme, c’est l’appréhension du virage de la « professionnalisation » au tournant des années quatre-vingt et quatre-vingt-dix. C’est la faculté à voir loin pour permettre à sa discipline, surtout quand elle est olympique, de devenir assez forte pour se montrer capable d’organiser des compétitions, de gagner de l’argent et donc de pouvoir en redistribuer ensuite, afin de créer un cercle vertueux. En place pendant la majeure partie des années 2000, Pietruszka avait pourtant le profil qui devait permettre à la FFE de prendre un virage décisif au moment même où les pressions extérieures mondiales devenaient plus fortes. L’ancien fleurettiste avait un bagage, comme on dit. « C’est un gars qui venait quand même du marketing d’Adidas et qui avait fait de grosses annonces pendant sa campagne. Il voulait notamment faire passer le nombre de licenciés à 100 000 et toucher le très grand public, mais ça n’a jamais été le cas. Il n’avait pas de vrais leviers », continue Rodolphe Massé, qui remonte dans le temps. « Après, il ne faut pas se leurrer, le résultat de Londres arrive progressivement. On le voit venir. C’est un délitement constant. En 2004, sportivement, la France est vraiment très haut. Elle fait 6 médailles dont 3 titres à Athènes. Il y a des médailles quasiment partout. C’est vraiment bien. Et puis, pendant deux ou trois ans, aux Mondiaux, ça va encore. Arrivent les J.O. de Pékin. On termine première nation avec 2 titres et 2 médailles d’argent. Tout le monde est content du bilan. Sauf que les médailles ne viennent que de deux armes : l’épée et le sabre. Et il n’y a aucune médaille chez les filles… C’est un vrai trompe-l’œil. Et personne ne tire vraiment la sonnette d’alarme. L’année suivante, il y a un gros coup de tonnerre : c’est le départ du DTN Michel Sicard. Cela se passe un an avant les Mondiaux en France. Il y a urgence et il faut trouver quelqu’un. Et c’est Éric Srecki qui prend le poste de DTN alors qu’il n’est pas vraiment fait pour ça. » À l’époque, Michel Sicard n’avait pas mâché ses mots pour commenter son claquage de porte à l’AFP : « D’une part, j’ai des divergences profondes sur les méthodes de management qui m’opposent désormais au président de la fédération. D’autre part, les relations qui règnent désormais entre le président et moi m’empêchent de mener à bien les missions que j’ai en tant qu’agent de l’État et directeur technique national. » Ambiance. Quelques heures après, le président répliquait : « J'ai engagé une discussion avec lui sur un certain nombre de choses concernant la formation, qui ne cesse de se détériorer depuis une dizaine d'années. Je lui ai demandé si nous étions encore capables de faire les mêmes choses avec les mêmes hommes. Cela obligeait Michel à prendre des décisions humaines qu'il ne désirait pas prendre. Je n'ai pas su le garder. C'est dommage. Je regrette énormément ce départ. Ces différences ne méritaient pas une démission. » La suite et la fin, c’est la débâcle française à Londres en 2012, avec entre-temps une vraie scission entre DTN, direction et athlètes, ceux-ci demandant des moyens supplémentaires pour s’entraîner et davantage de professionnalisme dans l’approche générale. « Lors d’une conférence de presse d’avant J.O., on a assisté à une scène incroyable, se souvient Rodolphe Massé. Brice Guyart avait publié un appel concernant ces fameux moyens quelque temps auparavant. Les journalistes posaient des questions à Éric Srecki et Patrice Menon, directeur du haut niveau, sur cette thématique. Ils refusaient de répondre. Et à l’autre bout de la table, il y avait Brice Guyart… Là, tu savais que tu allais dans le mur. »

Que fallait-il, concrètement ? De la monnaie sonnante et trébuchante, évidemment, même si cela n’était pas la revendication principale. Il fallait surtout une opposition technique un peu plus aguerrie que celle présente à l’INSEP, et davantage de moyens humains, notamment des préparateurs physiques. Mais pourquoi les moyens manquaient-ils à ce point ? Massé : « Frédéric Pietruszka était ennuyé sur le plan financier à cause de l’achat du siège de la fédération… » Une situation qu’a dû gérer la présidente Isabelle Spennato-Lamour à son arrivée : « C’est difficile de dire les choses sans responsabiliser un peu l’équipe qui nous a précédés. Quand on a été élus, on s’est quand même retrouvés avec des fonds associatifs largement négatifs. On était une fédération dégradée. Mais heureusement, le ministère a toujours continué à nous faire confiance, que ce soit du temps de Valérie Fourneyron ou de Thierry Braillard. Sur le plan financier, certains engagements pris n’ont pas forcément été pertinents, comme l’acquisition de notre siège, qui fait près de 1 000 m² pour un total de neuf salariés et deux ou trois élus chaque jour. On a tenté de résoudre le problème. Comme le bien avait été acheté en 2010 sans apport et avait été dévalué entre-temps, nous n’avions pas les moyens de partir. On a décidé de louer. On vit dans un peu plus d’une aile et à côté, on a loué au hockey sur gazon, au roller et aux organisateurs des Gay Games de Paris en 2018. Mais l’équipe précédente avait pris des engagements auprès de la banque en annonçant un plan de développement avec 100 000 licenciés alors qu’on est aux alentours de 54 000 aujourd’hui. » La FFE est passée très près de la correctionnelle. On comprend un peu mieux la situation sportive et la nécessité de changement dès 2012.

Spennato-Lamour - Obry : duel à fleurets non mouchetés
Pour une fois, dira-t-on, l’escrime s’est retrouvée au centre d’un feuilleton qui a « défrayé » – le mot est peut-être un peu fort – la chronique au cours des mois précédents les J.O. de 2016 : le départ d’Hugues Obry de son poste d’entraîneur des épéistes français. « Un gars avec un charisme de fou, pour qui les athlètes étaient prêts à mourir, une vraie locomotive », selon Rodolphe Massé. Le motif ? Un manque de moyens et de confiance, là aussi, sans lesquels il est impossible de bien travailler. Cela n’a pourtant pas empêché les garçons de ramener l’or par équipe et Gauthier Grumier de s’octroyer le bronze aux J.O. Le technicien s’explique : « J’ai décidé de partir car on était en désaccord sur les moyens. Je savais ce que je demandais à mes athlètes. Je savais où on pouvait aller. Si je leur demandais plus, il fallait qu’il y ait du répondant en face. Si je demande à mes athlètes d’avoir une vision sur quatre ans en pensant aux Jeux, il faut que moi je puisse avoir une vision. Ça n’était pas le cas. Sur les moyens matériels, même s’il y a mieux ailleurs, je n’avais pas forcément à me plaindre. Mais qu’on me laisse les mains libres pour travailler. Qu’on ne me fasse plus chier avec certains trucs. J’ai démontré ce que j’étais capable de faire. J’ai trouvé que les dirigeants essayaient un peu trop de mettre leur nez dans l’entraînement. C’est normal, ça brillait. Et certains aiment un peu trop quand ça brille. Par ailleurs, j’ai appris que l’on voulait se débarrasser de moi. Personne ne me l’avait dit. Donc à un moment donné, je n’ai pas attendu qu’on me vire, je suis parti avant. Étant cadre d’État, je dois obligatoirement rendre des comptes au niveau administratif. J’ai fait les démarches pour que tout soit en règle. Mais la fédération avait peur que je ne m’engage pas assez jusqu’aux J.O. C’était mal me connaître. Je suis consciencieux et j’ai fait mon boulot jusqu’au bout. J’ai montré qu’ils se trompaient en voulant me virer. À Londres, ça m'a fait une vraie joie de gagner en disant “voilà, c'était ma dernière compétition, vous ne vouliez pas me garder, eh bien tant pis pour vous !” » Pendant cette période, une préparatrice physique travaillait d’ailleurs aux côtés du groupe tout au long de la saison. Venue par ses propres moyens faute de budget, elle officiait sans autorisation. De quoi attiser encore un peu plus cette guerre interne.
Recruté dans la foulée par la Chine pour les quatre prochaines années, Obry y perçoit un salaire estimé au quadruple de ce qu’il touchait en France. Non seulement notre pays voit partir l’un de ses meilleurs meneurs d’hommes et tacticiens, mais en plus il renforce une nation émergente, ambitieuse, et qui lorgne les podiums mondiaux et surtout ceux des Jeux Olympiques de Tokyo en 2020. Lorsque la Chine se donne les moyens de se payer le savoir-faire français, il est difficile, voire impossible de rivaliser pour une fédération financièrement exsangue. Mais comment reprocher à Obry, qui ne se sentait plus désiré par sa fédération, d’accepter une offre aussi alléchante ? À peine quelques mois plus tard, début 2017, l’entraîneur des fleurettistes Franck Boidin partait quant à lui du côté du Japon, qui accueillera les Jeux en 2020. Dans le canapé où elle est installée en face de moi, la présidente attendait la question qui, pour elle, n’est pas « épineuse ». Elle prévient : « Les deux cas sont différents. Franck Boidin a eu des propositions excessivement intéressantes faites par la fédération japonaise. On a essayé de le retenir, le ministère aussi, via notamment une promotion en termes d’échelons. Mais vous savez aussi que sur le plan financier, nous sommes convalescents et que nous sommes sur un principe d’égalité de traitement. Ce qui veut dire que si l’on triple ce qu’on donne à un entraîneur, pourquoi ne pas tripler ce qu’on donne aux autres ? Aujourd’hui, on est dans l’incapacité d’avoir cette équité de traitement. Sur la précédente mandature, on s’est rendu compte que certains conflits pouvaient naître de ce problème d’équité. Pour celui qui habite un peu plus loin, on faisait un truc. On s’était arrangé. Puis les autres l’ont appris. Maintenant, c’est terminé. Il y a un tarif pour les managers, pour les adjoints, pour tout le monde. Idem pour les primes aux médailles. Chacun sait ce que l’autre gagne, alors évidemment, ça dépend de l’ancienneté car ils sont quasiment tous fonctionnaires. En moyenne, on est entre 3 000 et 4 000 €. » La DTN, Laurence Modaine, précise : « Évidemment, cela peut faire moins que certaines offres étrangères, mais le statut de fonctionnaire compte aussi. Demain, s’il y en a un qui se pète le dos, le genou ou quoi que ce soit d’autre, et qu’il ne peut plus entraîner, il aura quand même du boulot. L’entraîneur contractuel, si demain il n’est plus bon à rien, il ira pointer au chômage… On ne gagne peut-être pas des mille et des cents, mais on sait qu’on pourra nourrir nos enfants jusqu’à la retraite. Après, les entraîneurs voient midi à leur porte. Si demain ça se passe mal pour eux au Japon ou en Chine, il faudra qu’ils retrouvent du boulot. Soit ils vont dans un autre pays, soit ils reviennent ici en tant que fonctionnaires, mais ils ne retrouveront pas le boulot qu’ils avaient avant. » Le message est assez clair. Mais revenons au cas beaucoup plus épineux (quoi qu’en dise la présidente) d’Hugues Obry. Isabelle Spennato-Lamour : « Hugues est quand même à l’origine d’une rupture avec Christian Peeters, l’ancien DTN. C’est certes un bon entraîneur, mais je rappelle aussi qu’il a hérité d’une équipe qui est un joyau, le joyau de l’escrime française depuis longtemps. Hugues a failli passer en commission de discipline à plusieurs reprises. Quand il n’était pas content, il balançait des trucs sur les réseaux sociaux. Je ne vais pas répéter ce qu’il disait car c’était terriblement grossier. Je ne peux pas accepter ça. Une fois, deux fois, on en a parlé avec le DTN, car c’est quand même à lui de gérer ses troupes. Sauf que là, il ne voulait pas gérer, parce qu’il s’agissait d’un mec qui faisait des résultats et qu’on avait besoin de résultats. Je suis allée au combat, j’ai prévenu tout le monde. Et Christian Peeters m’a dit : “S’il passe en commission, je me barre.” Et ça s’est tendu progressivement. Quand j’y repense, je suis en colère contre lui. Je pense qu’on a de l’estime l’un pour l’autre mais il arrive un moment où tu représentes ton pays. Tu es l’entraîneur de l’équipe de France. Tu dois être exemplaire. Et puis en tant que fonctionnaire, tu as un devoir de réserve. Arrive donc Moscou en 2015. Je reçois un SMS de Philippe Boisse à 3 heures du matin. Il était en Espagne et me dit : “Regarde L’Équipe !” Je me recouche. Et puis ça me taraude. J’appelle donc Patrick Issert, le spécialiste de l’escrime au journal. Je lui demande s’il peut me faire suivre son article. Gêné, il me l’envoie. L’épée s’était terminée la veille. Grumier était deuxième, et on était cinquième par équipe. On était le dernier jour et il restait encore le fleuret. Monsieur Hugues Obry, lui, avait fini sa compét’, et le voilà qui déclare qu’après les J.O., il partira à l’étranger. Comme j’étais chef de délégation, j’avais le numéro des chambres. Je suis allée voir Hugues. Je l’ai sorti de la douche et je lui ai dit : “Mais qu’est-ce que c’est que ça ?’’ Et il me répond : “Oui, tu ne te rends pas compte, vous me menez une vie insupportable, je ne peux pas continuer à bosser comme ça.” Je lui ai dit clairement : “Si j’étais un mec, je te foutrais mon poing dans la gueule.” Et je le pensais vraiment au moment où je lui ai dit. Après ça, j’ai dit au DTN de demander à Obry de faire sa housse et de rentrer. C’était fini, puisque de toute façon il voulait partir. Vous vous rendez compte, une saison avant les Jeux, il annonce qu'il partira après les Jeux ! Vis-à-vis de ses tireurs, ça rime à quoi ? Ça veut dire que pendant un an, on va bosser comme ça. Pour moi, il fallait qu’il parte sur-le-champ. Christian Peeters a refusé. Il m’a dit que j’avais raison sur le plan administratif, qu’il était indéfendable, mais il ne voulait pas le virer. Tout le monde est venu me voir. Les épéistes me demandaient de ne pas le virer à un an des Jeux. Mais attendez, c’est quoi ça ? Balancer comme ça en disant qu’on va se barrer… Les athlètes comprenaient qu’il puisse avoir envie de partir. Lui, il ne se rendait pas compte de ce qu'il faisait. On ne balance pas sur sa fédération comme ça, en pleins championnats du monde, alors que la compétition n'est pas terminée. Le soir, Hugues est venu me voir pour présenter des excuses. »
Laurence Modaine enchaîne : « Je pense qu’il a été piégé. » La présidente : « Je vois bien comment fonctionnent Le Parisien et L’Équipe. On aime bien l’escrime, mais ça n’est pas vendeur. C’est juste vendeur quand il y a la merde. Quand on fout la merde, c’est chouette parce qu’on peut faire des papiers. C’est dommage. C’est pour ça qu’aujourd’hui, je ne suis pas très copine avec certains journalistes. Ce qui me plairait, ce serait qu’ils mettent plutôt en avant les victoires de Manon Brunet, ou le travail de quelqu’un comme Jean-Philippe Daurelle qui fait bien son boulot.»

Faire mieux à défaut de pouvoir faire plus
Reste que la fuite des talents peut inquiéter pour les années à venir. « Les quatre plus grands techniciens de l’escrime française voire mondiale sont hors de France. Ce sont Christian Bauer, Daniel Levavasseur, Hugues Obry et Franck Boidin », souffle Rodolphe Massé. Face à ce constat, la fédération semble impuissante, pénalisée par les erreurs du passé et une marge de manœuvre très restreinte, comme le précise la nouvelle DTN : « On a quand même fait des efforts sur le haut niveau, mais au détriment d’autres secteurs, forcément. Il a fallu trouver de l’argent pour les primes, les déplacements, les préparateurs physiques. Après 2012, il fallait au moins qu’on arrive à redorer ce qui nous restait. C’était difficile d’entendre que l’on ne faisait pas d’efforts alors qu’en fait, si. Chacun regarde toujours avec son prisme. Moi, quand on me demande quelque chose, je ne dis pas oui tout de suite. Je dis que je vais regarder. » Isabelle Spennato-Lamour : « Dans notre organisation, aujourd’hui, on ne peut pas faire plus. »

En termes financiers, peut-être. Mais sur d’autres aspects, ce n’est pas l’avis d’Hugues Obry. « C’est clair que quand tu gagnes 3,5 ou 4 fois plus qu’en France, ça n’est pas négligeable. Mais je pense aussi que les gens partent parce qu’à un moment donné, en France, on a du mal à dire que les gens font des choses bien. J'ai l'impression que quand il y a des gens qui travaillent bien et qui réussissent, on a envie de les descendre. Au départ, je ne comprenais pas pourquoi les gens partaient. Aujourd'hui, je comprends mieux, pour l'avoir vécu. Une fois qu'on est parti, on vous dit : ‘’mais il était bien’’. Je pense aussi que tu t’attends quand même à un minimum de reconnaissance quand tu donnes la majeure partie de ton temps et la majeure partie de ta vie à ton boulot. Ça, c'est un truc que les étrangers savent faire. Pour eux, les entraîneurs sont un maillon essentiel. Je l’ai vu en Chine et d’autres entraîneurs expatriés m’ont apporté le même témoignage. Franchement, quand tu ressens ça, tu as envie de t'investir deux fois plus. Mes athlètes français me connaissaient. J'ai toujours vécu des choses très, très fortes avec eux, parce que j'ai toujours aimé ce contact-là. Ils l’ont compris. En revanche, les athlètes chinois ne me connaissaient pas. Ils se sont donnés amicalement. Au niveau des sentiments, au niveau psychologique, ils se sont donnés tout de suite à quelqu'un qu'ils ne connaissaient pas, mais en qui ils avaient confiance parce que leur pays leur a dit : “ce gars-là est bon”. Et ça, c'est assez touchant. Ça bouleverse même pas mal. Après, quand on parle de sécurité de l’emploi, même en France tu peux perdre ton job. Je suis parti en ayant une médaille d’or… et on voulait me virer. » Il faut se rappeler que lors de l’annonce de son départ en 2015, Hugues Obry avait affirmé à RMC : « Quand tu entends qu’un élu de la fédération veut ta tête… Je me dis que je ne suis pas là pour qu’on “ait ma tête”. J’ai une famille, des enfants… J’ai beaucoup de respect pour l’escrime et pour la France, mais ça, non. J’ai beaucoup de respect pour cet ancien athlète, mais en tant que personne, je ne le respecte plus. Je trouve que c’est un mauvais fruit. » Choc des mots et des générations… La FFE doit faire face à un sacré roulis. « C’est aussi une affaire de clans, m’explique Rodolphe Massé. C’est un peu ‘’soit tu es avec moi, soit tu es contre moi’’. Tout est pris personnellement et il y a peu d’ouverture à l’extérieur. » De mon côté, je ne prendrai donc pas partie, car si j’aime les punchlines, j’ai peur que mes fentes ne soient pas assez efficaces pour toucher en cas de duel. Et puis, qui ferait mes deux témoins réglementaires ?

Gérer la crise sans oublier de préparer l’avenir
On l’a compris, l’escrime française tente de se sortir d’une passe difficile, notamment sur le plan financier, et doit donc composer avec une gestion plus stricte. Il suffit de se pencher sur le dernier rapport financier présenté à la fédération lors du comité directeur d’avril 2017 pour comprendre que cela risque de durer encore un peu. « On passe notre temps à aller grappiller à droite et à gauche, explique Laurence Modaine. Je pense que les entraîneurs, à partir du moment où on leur explique comment on fait les choses, comment on récupère l’argent, sont capables de comprendre. Ils s’approprient le projet. On arrive à mutualiser certaines choses. » À titre d’exemple, la fédération a mis en place un programme de préparation mentale, et recruté grâce au ministère des Sports un cadre technique dédié à la vidéo. On progresse un peu, quand même.

Sur le haut niveau, le fonctionnement me semble plutôt clair : des moyens de facto réduits, mais une volonté de continuer à aider les athlètes en se montrant inventif, tout en logeant tout le monde à la même enseigne... Et advienne que pourra. Mais plus bas, à la base, ça coince, ça grince, et ça gronde même parfois. Il suffit de se balader un peu sur le forum Escrime-Info, assez fréquenté, pour s’en rendre compte. Sont reprochés pêle-mêle à la fédération l’augmentation de la licence – qui aiderait à éponger les dettes –, un dialogue plutôt unilatéral sur les réformes territoriales ou encore une précarisation des petites structures, dont le quotidien est à des années-lumière de celui des gros clubs « parisiens ». Pourtant, lors de la dernière élection fédérale, la présidente a été reconduite sans réelle anicroche. « Le haut niveau, c’est la partie émergée de l’iceberg. On ne voit que les athlètes qui brillent, avance Laurence Modaine. Mais derrière, il ne faut pas oublier qu’on est structuré. Il faut des clubs, il faut des salles, il faut du matériel et il faut des enseignants. Quand Isabelle a repris le mandat il y a quatre ans, le nombre d’enseignants baissait. Et comme pour ouvrir un club, il faut un enseignant, il fallait faire de la quantité pour permettre de créer plus de clubs. » La fédération a donc travaillé sur le CQP : une formation qui permet de faire de l’animation, pour susciter l’envie chez les plus jeunes. « On a des maîtres d’armes qui sont, eux, tous à la recherche de la perle rare – et dans un sens, c’est positif parce que ça permet de tirer le niveau vers le haut –, mais il faut aussi des gens pour faire l’autre partie du travail, accueillir des enfants, ouvrir des clubs », décrypte Isabelle Spennato-Lamour. La DTN reprend en écho : « Il y a des tireurs qui ne veulent pas être champions olympiques, mais juste prendre du plaisir. Ce type de diplôme permet aussi la rémunération d’étudiants, de jeunes passionnés qui vont apporter leur dynamisme aux associations. » Et lorsque la présidente veut dresser le bilan de sa première mandature, c’est ce point qu’elle met en avant, entre autres aspects : « D’abord, on a formé 140 enseignants. Dans une discipline technique comme la nôtre, c’était très important car si on n’a plus personne, la discipline risque de s’éteindre. Ensuite, on a restructuré l’administratif. Pendant trois ans, on n’a plus eu de directeur, car la masse salariale était trop lourde. On a retrouvé des résultats sportifs et travaillé à sortir la fédération de sa situation financière difficile. » Une gestion de crise priorisée, et qui serait donc d’après elle assez efficace.
Mais pour préparer la suite, la FFE ne doit pas ignorer des dossiers tout aussi importants où elle semble parfois à la traîne. « On souffre de l’arrivée d’autres sports, de nouvelles pratiques, détaille Hugues Obry. On a du mal à capter et à garder. Après les J.O., quand les résultats sont bons, il y a toujours de l’afflux dans les clubs. Mais ensuite on perd peu à peu. On a essayé de s’appuyer sur des images type Zorro, mais derrière, ce que l’on fait en club, ça n’est pas ça. Au départ, les gamins viennent souvent à cause de leurs parents. Mais le plaisir met du temps à venir en escrime. Il faut un maître d’armes qui t’apporte la discipline, la rigueur. Mais c’est dur, tu te fais un peu chier au début quand même. On essaye de surfer aussi sur des trucs comme Star Wars, le sabre laser, mais on est loin du compte. Et puis il y a un aspect communication où on n’est pas bons. Tu regardes ce que fait le judo dans ce secteur, c’est pas mal. Ils ont des personnalités et ils arrivent à les placer. »

Là où l’escrime rejoint le judo, c’est dans leur difficulté à attirer les jeunes. Si ces deux sports traditionnels ont empilé les médailles, ils souffrent aujourd’hui d’un véritable manque de débouchés. Car tout le monde ne devient pas Teddy Riner ou Laura Flessel. Et ça, les jeunes s’en rendent de plus en plus compte, ce qui les pousse à délaisser ces sports et à se tourner vers de nouvelles pratiques comme le MMA. L’autre similitude, c’est que les statuts, à l’exception de quelques stars, sont précaires. Un bon tireur, notamment en épée, peut espérer gagner entre 3 000 et 4 000 €. Mais ils ne sont qu’une poignée à atteindre ce niveau de revenus. Pour les autres, c’est beaucoup plus difficile. « Les jeunes ont conscience de tout cela, pense Astrid Guyart. Ils vont s’adapter, mais à 20 ans, on n’a pas vraiment de recul. Il faut penser à la suite. Il faut que les possibilités soient plus importantes pour les athlètes. Quand je suis arrivée chez Airbus, le PDG a compris la passerelle qu’il pouvait y avoir entre mon parcours dans le haut niveau et les qualités requises pour mon boulot chez eux. Mais ça n’est pas le cas pour tout le monde. Certains ont des postes dans les douanes, d’autres ailleurs, en fonction des accords existants. L’équation n’est pas simple. Aujourd’hui, on a beaucoup d’athlètes qui aménagent leurs études ou qui bouleversent leur vie en dehors du sport pour pouvoir s’entraîner le plus possible. C’est dur. Heureusement qu’il y a le rêve d’enfant, la flamme olympique comme moteur... »

A bird
Another bird
The ultimate bird
Great bird alkaline
tor nado